Cameroun – Au Cameroun, il faut désormais se méfier des lunettes. Surtout lorsqu’elles appartiennent à un ministre. Une paire de lunettes égarée, quatre journalistes interpellés et cinq jours de garde à vue : voilà le scénario pour le moins insolite qui alimente depuis quelques jours les conversations et les médias camerounais, bien au-delà des frontières du pays.
L’affaire commence le 16 septembre au Palais des Congrès de Yaoundé, où quatre journalistes sont venus couvrir la cérémonie de clôture d’un événement de la Banque islamique de développement, présidée par le ministre de l’Économie, Alamine Ousmane Mey. Jusque-là, rien d’extraordinaire : des journalistes, un événement officiel, des micros, des carnets et des caméras.
Mais au moment de quitter les lieux, changement de programme. Au lieu de repartir avec leurs reportages, ils repartent menottés. Leur crime présumé ? Avoir peut-être quelque chose à voir avec la disparition des lunettes du ministre.
Le détail aurait pu prêter à sourire si les quatre professionnels de l’information n’avaient pas passé cinq jours privés de liberté.
Puis arrive le premier rebondissement, digne d’un mauvais polar : les lunettes sont retrouvées… dans le véhicule personnel du ministre. Fin de l’enquête ? Pas vraiment. Les lunettes sont retrouvées, mais l’affaire, elle, ne retrouve pas encore la sortie.
Il faut donc trouver une autre piste. Et celle-ci surgit : une suspicion d’« intrusion non autorisée » dans une réunion à huis clos. Les lunettes ont changé de cachette, le dossier change de qualification et les journalistes restent en détention.
Cinq jours plus tard, ils sont finalement libérés. Selon les informations rapportées par plusieurs médias camerounais, aucune charge n’a été retenue contre eux et aucune infraction n’a été caractérisée.
Moralité provisoire : au Cameroun, une paire de lunettes peut disparaître en quelques minutes, être retrouvée dans une voiture et, entre-temps, faire disparaître cinq jours de liberté à quatre journalistes.
Le plus cocasse dans cette histoire est peut-être que les lunettes, elles, n’ont jamais été réellement perdues. Elles étaient tranquillement installées dans le véhicule de leur propriétaire. Pendant ce temps, quatre journalistes, eux, ont découvert les commodités des cellules policières.
La question devient alors presque philosophique : faut-il désormais accompagner chaque paire de lunettes d’un dispositif de géolocalisation ? Ou prévoir, à l’entrée des cérémonies officielles, un registre spécial : « lunettes présentes », « lunettes absentes », « lunettes retrouvées » ?
L’affaire a évidemment dépassé les frontières camerounaises et suscité de nombreuses réactions dans la presse de plusieurs pays africains. Au Burkina Faso notamment, certains médias ont baptisé l’épisode « Lunettesgate ».
Un nom qui résume assez bien l’absurdité apparente de la situation : une paire de lunettes disparaît, quatre journalistes sont arrêtés, les lunettes réapparaissent, puis les journalistes attendent encore.
Au-delà de l’ironie, cette affaire pose cependant une question beaucoup plus sérieuse sur les conditions d’exercice du métier de journaliste et sur les rapports entre professionnels de l’information et autorités publiques.
Car si les lunettes ont finalement retrouvé leur propriétaire, les journalistes, eux, auront peut-être perdu quelque chose de plus précieux : cinq jours de liberté pour une affaire qui, à l’arrivée, n’a donné lieu à aucune charge retenue contre eux.
Au fond, dans cette histoire, tout le monde aura cherché quelque chose. La police cherchait des lunettes. Les journalistes cherchaient à faire leur travail. Les médias cherchent encore à comprendre ce qui s’est réellement passé.
Et les lunettes ? Elles, au moins, savaient exactement où elles étaient.
Cinq jours de garde à vue pour une paire de lunettes : au Cameroun, même les objets trouvés semblent avoir le sens du spectacle.
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