🔴’’Affaire Sweet Beauté, une démocratie souillée’’ (Par Boubacar Boris Diop)

RĂ©agir Ă chaud est rarement une bonne idĂ©e. On peut comprendre que, dans le feu de l’action, les politiques y soient contraints quasi tout le temps : d’une certaine manière, le moindre doute peut leur ĂŞtre fatal. Mais aujourd’hui, avec l’affaire du « Sweet Beauté », l’Ă©thique rĂ©publicaine est Ă ce point tournĂ©e en ridicule que l’urgence de sonner l’alerte s’impose Ă©galement, et de toute urgence, Ă tous.
Le paradoxe des Ă©vĂ©nements en cours, c’est que tout en Ă©tant graves, ils ont l’allure d’une farce grotesque. Ainsi donc, l’homme le plus surveillĂ© du SĂ©nĂ©gal, si mĂ©fiant qu’il ne fait jamais enregistrer de valise en soute lors de ses voyages en avion, aurait choisi un lieu public pour violer, les armes Ă la main, une jeune masseuse de 21 ans. Cette dernière dĂ©clare avoir Ă©tĂ© sexuellement abusĂ©e Ă plusieurs reprises dans cet endroit oĂą sont installĂ©es, nous dit-on, des camĂ©ras de surveillance. Mais surtout, pas une seule fois l’on n’a entendu l’accusatrice du leader de Pastef appeler au secours ou se dĂ©battre pour mettre fin Ă son « calvaire ». Après tout, les faits incriminĂ©s sont supposĂ©s s’ĂŞtre dĂ©roulĂ©s dans une maison qui n’a pas l’air bien grande et oĂą vivent une dizaine de personnes, dont la famille de la propriĂ©taire du Sweet BeautĂ©.
Heureusement pour Sonko, les apprentis-sorciers Ă l’esprit un peu dĂ©rangĂ© n’avaient pas prĂ©vu que cette dernière n’entrerait pas dans leur jeu. Sa prise de parole, d’une remarquable clartĂ©, a bien montrĂ© que des gens cyniques tapis dans l’ombre ont exploitĂ© l’inexpĂ©rience – pour ne pas parler de fragilitĂ© psychologique d’Adja Raby Sarr – et sa dĂ©tresse financière, pour dĂ©truire un homme davantage perçu comme un ennemi mortel que comme un simple adversaire politique.
Le comble de l’amateurisme a Ă©tĂ© de s’imaginer que, dans notre pays tel qu’il va, une telle affaire pouvait rester strictement privĂ©e. Il a suffi de quelques heures pour qu’elle se politise au point de relĂ©guer au second plan tous les autres sujets de la vie nationale, y compris une pandĂ©mie chaque jour un peu plus meurtrière. La polarisation, dans un contexte de sourd mĂ©contentement populaire, se fait bien Ă©videmment au dĂ©triment du rĂ©gime de Macky Sall. On ne voit pas avec un si mauvais dĂ©part par quel miracle ses hommes de main pourraient convaincre qui que ce soit de la culpabilitĂ© de Sonko. De toute façon, quelles que soient leurs prĂ©tendues preuves, elles seront rejetĂ©es avec mĂ©pris par le tribunal de l’opinion, le seul qui vaille dans un pays dĂ©mocratique. Il n’est pas non plus besoin d’ĂŞtre un partisan de Sonko pour deviner que le leader de Pastef sortira poliquement renforcĂ© de cette Ă©preuve. Les soutiens qui convergent de toutes parts vers lui ne vont pas peu contribuer Ă le lĂ©gitimer comme figure politique majeure. Jusqu’ici son importance politique tenait surtout Ă l’Ă©lan d’une jeunesse qui en avait fait le dĂ©positaire de ses espĂ©rances. Le voilĂ qui prend, peut-ĂŞtre plus tĂ´t que prĂ©vu, l’Ă©paisseur d’un acteur incontournable de la scène publique.
Mais en ces heures de forte tension sociale, ce qui se joue va bien au-delĂ du destin politique de telle ou telle individualitĂ©. Il s’agit ici de la dignitĂ© de la dĂ©mocratie sĂ©nĂ©galaise dont les valeurs sont si joyeusement foulĂ©es au pied. En vĂ©ritĂ© ceux qui auraient dĂ» la protĂ©ger sont tout simplement en train de la souiller. Aucune obscĂ©nitĂ© ou bizarrerie ne manque Ă l’appel : il est question d’une femme violĂ©e, bien rĂ©elle mais devenue un fantĂ´me aussitĂ´t sa plainte dĂ©posĂ©e ; du sperme d’un honnĂŞte père de famille – oublions un instant l’homme politique – convoyĂ© nuitamment, paraĂ®t-il, vers un laboratoire ; d’une propriĂ©taire de salon de massage victime de torture morale et de tentative de corruption pour lui faire changer son tĂ©moignage ; d’un Procureur de la RĂ©publique, Bassirou Guèye, d’une docilitĂ© Ă toute Ă©preuve vis-Ă -vis de l’autoritĂ© politique ; de la convocation parfaitement illĂ©gale du dĂ©putĂ© Ousmane Sonko Ă la « Section de recherches », c’est-Ă -dire au mĂ©pris de son immunitĂ© parlementaire ; et, tout aussi illĂ©galement, de l’encerclement de son domicile par des chars de combat.
Comme si tout cela ne suffisait pas, l’AssemblĂ©e nationale est convoquĂ©e ce jeudi 11 fĂ©vrier 2021 pour le livrer Ă une justice que, chose aussi triste que terrible, les justiciables ne prennent plus au sĂ©rieux.
La totale emprise de l’ExĂ©cutif sur le Judiciaire et sur le LĂ©gislatif montre que dans ce pays, tous les pouvoirs sont concentrĂ©s entre les mains d’un seul homme, le prĂ©sident de la RĂ©publique. Ces institutions sont censĂ©es constituer un triangle mais celui-ci est d’un genre bien particulier en ce sens qu’il n’a qu’un cĂ´tĂ©.
Le SĂ©nĂ©gal n’est pas pour autant l’affreuse dictature que certains se plaignent Ă dĂ©peindre et, de toute façon, ce prĂ©sidentialisme envahissant n’est pas nouveau. Il n’a toutefois jamais Ă©tĂ© Ă la fois aussi dangereux et caricatural. Le sentiment que le prĂ©sident Macky Sall ne se fixe aucune limite est tout Ă fait inquiĂ©tant. En agissant d’une façon aussi cavalière, il montre le peu de cas qu’il fait non seulement du commun des SĂ©nĂ©galais mais aussi de ses alliĂ©s.
Ce dernier point mĂ©rite que l’on s’y arrĂŞte un instant.
Certains compagnons de route de Macky Sall sont connus et respectĂ©s pour s’ĂŞtre battus leur vie durant pour le progrès et la souverainetĂ© du SĂ©nĂ©gal. Qu’ils aient dĂ©cidĂ© Ă un moment donnĂ© de soutenir Macky Sall importe finalement peu : la vie politique rĂ©elle est faite de ces allers-retours et chassĂ©s-croisĂ©s, ce n’est que le dĂ©licieux chaos de la politique politicienne sous les Tropiques. Rien de bien mĂ©chant. Ce qui reste plus difficile Ă accepter, c’est que des intellectuels aussi clairvoyants et d’une grande force de caractère donnent aujourd’hui – du dehors tout au moins – l’impression d’ĂŞtre littĂ©ralement tĂ©tanisĂ©s face au chef de l’Etat. Dans une situation normale, celui-ci devrait pouvoir se dire de temps Ă autre qu’il existe une ligne rouge que certains de ses alliĂ©s, indĂ©pendamment de leur poids Ă©lectoral, ne lui permettraient pas de franchir. La situation ubuesque que nous vivons depuis quelques jours est typique d’un pays oĂą personne n’ose murmurer la moindre rĂ©serve Ă l’oreille du boss.
Et ce n’est pas que personne n’en ait envie. Il se pourrait bien, en effet, que mĂŞme dans son parti, des cadres et des militants, quelle que soit leur hostilitĂ© Ă Ousmane Sonko – on peut parfaitement la comprendre – soient embarrassĂ©s de voir leur leader se tirer si souvent une balle dans le pied.
Pour expliquer ses comportements erratiques, plusieurs prĂ©cĂ©dents sont citĂ©s ces jours-ci, de Karim Wade Ă Aminata TourĂ©, en passant par Khalifa Sall, tous soupçonnĂ©s de lorgner le fauteuil prĂ©sidentiel, crime gravissime s’il en est. Quelqu’un aurait dĂ» souffler au prĂ©sident que tant va la cruche Ă l’eau qu’Ă la fin elle se casse. La maladroite tentative d’Ă©limination de Sonko, vouĂ©e Ă l’Ă©chec, risque de le lui rappeler amèrement. Le leader de Pastef pourrait tirer profit du sentiment de plus en plus partagĂ© que trop c’est trop.
Il est possible que les stratèges du pouvoir aient voulu, par cette provocation, tester les capacitĂ©s de rĂ©sistance de Pastef, s’assurer que, comme la propagande du rĂ©gime le rĂ©pète Ă l’envi, que ce n’est que « le parti des rĂ©seaux sociaux ». Le rĂ©sultat a dĂ» les dĂ©cevoir : le SĂ©nĂ©gal s’est retrouvĂ© en très peu de temps dans une situation quasi insurrectionnelle non seulement dans certains quartiers dakarois mais aussi dans des villes comme Louga, Bignona, Mbour et Ziguinchor, cette liste Ă©tant fortement susceptible de s’allonger si l’on ne met pas fin au plus vite Ă cette pantalonnade. Last but not least, le dĂ©but d’internationalisation Ă laquelle on assiste fait politiquement sens au vu de la cĂ´te d’amour de Pastef dans la diaspora.
En somme, cette expĂ©rience peu concluante devrait ramener Macky Sall Ă la raison. Elle lui donne surtout un dĂ©sagrĂ©able avant-goĂ»t des sĂ©rieux obstacles qu’il lui faudra surmonter pour imposer une troisième candidature. Ce sera tout simplement mission impossible, mĂŞme si les exemples de Ouattara et CondĂ© pourraient l’inciter Ă s’entĂŞter.
La seule chose que devrait faire Macky Sall, c’est de se rĂ©signer Ă l’idĂ©e que l’on ne peut pas mettre un pays Ă feu et Ă sang au prĂ©texte de vouloir continuer Ă le diriger. Entre avril 1960 et cette annĂ©e 2021, des dizaines de millions de fils du SĂ©nĂ©gal y ont vĂ©cu et y vivent encore. Parmi eux, seuls quatre ont eu l’honneur d’en ĂŞtre le chef d’Etat. Des millions d’autres vivent très bien le fait de n’avoir jamais eu Ă prĂ©sider un quelconque pays et beaucoup d’entre eux ne sont pas moins capables que Macky Sall. Bien au contraire…
Baay Boris JĂłob.













