Actualité Internationale Société

Thiaroye, 1944 : un massacre prémédité enfin mis à nu

lLe Livre blanc remis au président de la République dévoile les ressorts occultés d’une tragédie fondatrice, longtemps maquillée par les autorités françaises. Entre vérité historique, bataille mémorielle et quête de justice, les chercheurs lèvent le voile sur un crime colonial prémédité et organisé.

Soixante-dix-neuf ans après les faits, le massacre de Thiaroye continue d’agir comme une plaie ouverte dans la mémoire collective africaine. Le Livre blanc remis au président Bassirou Diomaye Faye le 16 octobre dernier apporte une rupture dans la compréhension d’un événement trop longtemps enseveli sous les dénis, les falsifications et les zones d’ombre. Un document massif – 301 pages – qui soutient que la tuerie du 1ᵉʳ décembre 1944 fut « préméditée, minutieusement programmée et exécutée (…) dans des actions coordonnées ».

Le comité de chercheurs dirigé par l’historien Mamadou Diouf affirme que « les autorités françaises ont tout fait pour camoufler [la tuerie], elles ont modifié les registres de départ [des tirailleurs de la France] et d’arrivée à Dakar ». Une stratégie destinée à effacer la trace de ceux qui, revenus du front européen, n’avaient commis aucun autre tort que celui de réclamer leurs soldes, leurs indemnités et un pécule promis depuis des mois.

400 disparus, 70 morts officiels

La version officielle française fait état de 70 morts. Mais les rédacteurs du Livre blanc rappellent que « les estimations les plus crédibles avancent les chiffres de 300 à 400 victimes ». « Plus de 400 tirailleurs se sont volatilisés comme s’ils n’avaient jamais existé », ajoutent-ils, soulignant un écart abyssal entre les archives disponibles, souvent contradictoires ou falsifiées, et la réalité perçue de la tragédie.

En novembre 1944, 1 280 tirailleurs venus de toutes les colonies d’Afrique occidentale française – Côte d’Ivoire, Dahomey, Sénégal, Haute-Volta, Niger, Togo, Gabon, Soudan français, Oubangui-Chari – sont regroupés à Thiaroye, près de Dakar. Ces vétérans de la Seconde Guerre mondiale, désarmés, n’avaient aucune capacité de défense. « Il est certain que si les tirailleurs avaient été armés, ils se seraient défendus. Nulle part, le moindre acte de résistance n’a été mentionné », écrivent les chercheurs.

La tuerie ne s’est pas limitée au camp. « Certains soldats ont été tués à la gare (de Thiaroye) et des blessés, probablement achevés et fusillés au cimetière (…) et en d’autres endroits et transférés là-bas pour leur inhumation », précise le document.

Une opération destinée à restaurer l’ordre colonial

Les auteurs du Livre blanc replacent la tragédie dans un contexte politique troublé : celui de la Libération, où les aspirations égalitaires suscitées par la guerre menaçaient l’édifice colonial. Dans une formulation saisissante, ils affirment : « Thiaroye est la clôture sanglante des espérances pour l’égalité, la justice et la démocratie pour altérer la gouvernance coloniale. »

Ils poursuivent : « Entre la dissociation des gains exclusivement réservés aux colonisateurs et ‘l’aube africaine’ est dressée une barrière infranchissable, celle de l’ordre colonial qui rétablit ses droits. » Un ordre qui refuse que les colonisés jouissent de leurs droits ou de leur récit : « Le double attribut de narrer leur histoire et de jouir exclusivement des ressources de l’empire. »

Un “mur d’ombres” dans les archives françaises

Malgré le travail entrepris par les équipes franco-sénégalaise, le comité déplore une coopération insuffisante. « La coopération attendue de la République française dans la mise à disposition complète des archives n’a pas toujours été à la hauteur de nos espérances », relevait le président Diomaye Faye lors de la remise du rapport, évoquant « une certaine amertume ».

Les chercheurs confirment : « Certaines archives administratives et militaires sont inaccessibles ou incohérentes, d’autres ont disparu ou ont été falsifiées. » Ils évoquent « une absence significative des sources relatives au massacre » à Dakar, du fait des transferts vers la France.

La mission effectuée en France s’est heurtée à « un mur d’ombres ». Selon eux, Paris oscillerait entre gestes d’ouverture et stratégies d’évitement : « Une tentative subreptice d’imposer un récit qui ne remet aucunement en cause la responsabilité française. »

Des tombes postérieures aux inhumations

Depuis 2025, des fouilles archéologiques ont été lancées dans le cimetière de Thiaroye. Elles ont mis au jour des sépultures « postérieures aux inhumations », témoignant de recouvrements successifs, voire de possibles déplacements de corps. « On peut confirmer que les tirailleurs tués (…) reposent quelque part dans le cimetière des soldats indigènes (…) ou dans le sud-ouest du camp de Thiaroye », avancent les chercheurs, tout en concédant que le lieu exact demeure incertain.

Vers une reconnaissance internationale ?

Le Livre blanc appelle la France à « exprimer officiellement sa demande de pardon aux familles ». Il préconise également « une requête au niveau de la Cour européenne des droits de l’Homme » pour faire reconnaître le massacre comme une violation massive des droits humains.

L’enjeu dépasse la seule mémoire sénégalaise. Les auteurs recommandent que les commémorations futures soient organisées « en collaboration » avec tous les pays africains dont sont issus les tirailleurs.

Plus qu’un rapport, ce Livre blanc se veut une étape décisive de la restitution historique et morale d’un épisode longtemps nié. Une invitation à regarder de face l’un des crimes fondateurs du système colonial, pour que la vérité, enfin, ne puisse plus être ensevelie.

Partagez la bonne info avec vos amis

Journaliste et Blogueur, Fondateur du Blog de la Jeunesse Consciente.
Follow Me:

Articles similaires